Il était un le maître du signe
sous le sens.
Même les amis de Dieu meurent…
Le voilà donc épuisant son temps de vie sur terre !
Le voilà donc épuisant son temps de vie sur terre !
Un beau site de verdure vient de nous
être voilé. Serigne Cheikh était un esprit sonore, doublé d’un rebelle
indomptable, quand il s’agissait de montrer du doigt l’épilepsie des hommes
fascinés par l’argent et le pouvoir. Dans la profondeur des nuits, j’aimais
écouter sa voix unique, paisible, avec son rythme haché, traînant, revenant
toujours une fois, deux fois sur le dernier mot de la phrase prononcée. Il
était Serigne Cheikh, c’est à dire inimitable. Il avait cultivé en lui cet apaisement
de l’esprit qui égrenait des leçons de vie comme longtemps tamisées, pesées et
repesées par une pensée hors norme qui allait puiser le poids de chaque mot dans
des dictionnaires jamais établis. Il venait donc de quel monde pour nous parler
comme il nous parlait ? Il savait se soustraire de la banalité, de la
tenace médiocrité de nos vies pourries par des systèmes politiques aux
finalités douteuses. Serigne Cheikh défendait tout, protégeait tout avec la
parole de Dieu et non avec les louanges et les courbettes de ceux qui cherchent
à plaire. Il était de ceux, rares, dont on ne pouvait pas changer la nature. « Il
avait choisi d’être ce qui convenait le mieux à ce qu’il était profondément à
l’intérieur de lui-même ». La majesté, l’orage, la force et la finesse de
ses messages en faisaient un pèlerin loin des lieux communs de la vie. Tout
chez lui était firmament, dépassement, qualité, exigence, érudition, exégèse
même, beauté, conviction. Se raccorder à ses pensées était un jeu de haute
voltige. Il était un apôtre d’un autre temps du monde. A la fois poète lumineux,
guide et maître spirituel inféodé, philosophe désappointant et fécond, il
précédait l’éternité quand nous, nous fixions comme horizon le seul futur. Dans
une société moderne et laïcisée où l’on tentait de faire peu de place à la
religion, il ramenait par sa parole contemporaine l’ordre et le respect. Serigne
Cheikh était pour moi une sorte d’île, un débarcadère où ne descendait pas qui
veut. Son toucher de mots était renversant, au sens où la métaphore et la
parabole vous plaçaient dans un tourbillon où le sens ne se révélait pas
gratuitement. Avec Serigne Cheikh, il nous fallait toujours un parachute, car
sa parole nous venait de très haut. Cette parole était une parure.
Pape Malick Sy, dont le port naturel
et la voix naturelle rappellent celle de Serigne Cheikh, une sorte d’ADN qui
relit la famille Sy, avait un jour dit cette phrase emblématique qui m’était
restée : « Il y a des mamelles que l’on tête pour s’envoler dans les
airs et d’autres que l’on tête pour ramper comme un reptile ». Oui, Al
Makhtoum habitait il y a bien longtemps les étoiles. Il était l’architecte
d’une pyramide dont le sommet côtoyait le ciel. C’est comme s’il dormait toujours
là-haut, lisait là-haut le Coran, écrivait là-haut, méditait de là-haut, puis
redescendait nous parler sur terre, quand le temps de la société était mauvais.
Son discours, ses messages, pour ceux qui savaient les décoder, étaient d’une
révélation incandescente. Était-il un homme ou était-il tout entier une
montagne ? Nous avons fini par apprendre avec lui, que nous resterons
toujours vulnérables si nous restons ignorants, c’est à dire attachés aux
seules choses d’ici-bas. Serigne Cheikh avait déchiffré pour nous tous les
mystères. Il était un désenchanté de la vie des hommes sur terre, car nous nous
élevons si peu, nous volons si bas et sommes si souillés. Lui, vivait dans la
transcendance. Il traversait la vie sans filet. « Croire en Dieu rend plus
heureux ». Al Makhtoum était dans la seule sécurisation qui vaille: celle
du divin. Dieu est apaisant. Serigne Cheikh ne connaissait ni angoisse, ni peur.
C’était un être très épais. Son savoir éclairait son action sociale et
politique. Il était un solide et foudroyant intellectuel, un universel domptant
toutes les cultures, nombre de langues. Il parlait de Kant et de Marx, comme il
parlait d’El Hadji Malick Sy et de Serigne Touba. Quand il s’exprimait en
français, c’était un ravissement. Il gouvernait sa vie et ne se laissait
gouverner que par Dieu. Il n’acceptait de céder qu’à la vérité, au soleil, à la
lune, car partout où l’homme dégrade la vérité, il se dégrade lui-même. Par
ailleurs, nul homme ne peut cacher le soleil, la lune. Al Makhtoum était tout
entier d’une « spiritualité radioactive ». Sa vie comme son œuvre ont
irradié nombre de croyants. Serigne Cheikh m’a toujours rappelé les mots de
l’inventeur de la bombe atomique, Albert Einstein: « La science sans la
religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle ». Les
idéologies sont ainsi mortes, faute d’avoir réussi à convaincre les peuples de
leur utilité au service des sociétés. Al
Makhtoum savait à nul autre pareil parler aux hommes de pouvoir. Avec lui, nous
étions arrivés par croire que l’éradication des hommes politiques diminuerait
les risques de cancer de la langue dans le monde. La politique qui était un
terme si noble, est devenue, depuis, répugnante et hideuse. A sa manière, son
discours a souvent bien révélé cette vérité, car il avait un sens de l’humour à
la fois exquis, croustillant et rageusement dévastateur. Mais tout était dans
la finesse. Tout chez lui venait d’une longue méditation nourrie par une
invincible culture islamique et laïque. Il était d’une grandeur morale sans
nom. Dans les ruines du monde moderne, il apparaissait toujours comme une
aurore quand il prenait la parole pour nous parler. Cette parole nous a
beaucoup manqués depuis que la maladie l’a éloignée de nous.
Depuis Paris où j’ai appris son
sommeil en ce mois de mars qui m’a vu naître,
il m’a semblé entendre tous les jours le bruit des chapelets
qu’égrenaient les Sénégalais pour le repos de son âme. Avec Serigne Cheikh,
derrière un horizon il y avait toujours un autre horizon.
Il avait lu mon poème consacré à
Mohamed, celui dont le seul nom « ajoute de la lumière à la lumière ».
Il en avait dit un mot, lors d’un grand rassemblement, comme l’artiste peintre
Serigne Ndiaye, un disciple, me l’avait rapporté. Cela m’avait ému. Depuis ce
jour, moi qui n’ai appris qu’à m’agenouiller et me réfugier aux seuls pieds de
ma maman, avais envisagé d’aller l’embrasser un jour, si l’horloge divine en
fixait l’heure. Je me rappellerais toujours de sa phrase : « Quand
vous appelez le hasard, ce n’est pas le hasard qui répond, mais Dieu ».
Souleymane Bachir Diagne nous disait
que « Le prophète Mohamed-PSL- est le dernier des prophètes, veut dire que
l’humanité a atteint sa maturité qui fait que cette humanité est désormais
responsable devant l’œuvre à accomplir. Plus personne ne viendra nous tenir la
main pour nous dire: voilà ce qu’il faut faire ». Al Makhtoum, à sa
manière, nous tenait la main. Il avait un art invisible de se faire aimer. Nous
l’aimions, car il nous faisait habiter les sommets de l’esprit sans ascenseur.
Bienvenue à Serigne Abdou Aziz SY, Al Amine, à
la tête de cette grande et réconfortante confrérie dont les pères fondateurs ont
laissé des chemins de miel pour ceux cherchent Dieu et le droit chemin. Ce
n’est pas autrement d’ailleurs que toutes les autres confréries de ce cher pays
s’échinent à faire de la lumière notre autoroute sans péage vers Dieu et Son
prophète bien-aimé.
Un homme sanglé de vertus, fervent et
parfumé d’islam, un homme soigné et raffiné, civilisé jusqu’à la moelle, un
homme incurablement engagé, franc, persuasif, un être au robuste appétit
coranique, un guide considérable, décisif, tranquille, apaisant et apaisé, un orateur
solennel, bien garni, nous laisse seul avec nous-mêmes. Mais aussi loin que le
temps nous portera, son image, sa parole, son héritage en un mot, nous précédera
et balisera notre vie, cette vie dont on dit à juste raison, qu’elle est notre
première maladie mortelle.
Un parmi ses plus beaux messages,
est que « l’on respecte Dieu dans l’acceptation de l’autre ». Cette
voix n’est pas éteinte, car le monde a besoin d’elle pour sortir de
l’entre-soi.
./.
Amadou Lamine Sall
Poète

